Le grand chirurgien de la Conception était aux anges. Il se frottait les mains. Il venait de me déclarer que mon cancer avait rédidivé au niveau du sein, qu'il allait donc pratiquer une mastectomie, et que dans la foulée, il se proposait de me faire une ovarectomie, pour être sûr de bien arrêter des hormones, bien que dans mon cas, le cancer ne soit pas hormonal, mais quand même, c'était une sécurité. Ce qui le mettait en joie, c'était l'idée de pratiquer deux opérations dans la foulée. De faire d'une pierre deux coups si vous voulez. On sentait cette idée le ravissait. Jamais je ne l'avais vu d'aussi bonne humeur. C'était comment dire « Esthétique » chez lui. Peut être aussi qu'il allait se faire le double d'honnoraire d'un seul coup, je n'ai pas oser lui demander. Le fait que pour moi, la nouvelle ne soit pas si fabuleuse que ça ne semblait pas l'affecter le moins du monde.
C'était un homme qui parlait d'une voix douce, mais ça ne me plaisait pas. J'avais l'impression qu'il parlait comme un serpent. Doucement, pour cacher l'enorme puissance qui se cachait derrière. Comme un moteur qui tourne au ralentit vous voyez ?
C'était un grand chirurgien. Il aimait faire des prouesses, et des économies. Il était capable au débotté, de vous faire une ponction sans anesthésie. Un autre vous aurait fait un mal de chien, mais lui non. Il vous plantait une grande et grosse aiguille, très profond, et ma foi, ça faisait pas de bien, mais c'était suportable. Lui, ça lui plaisait. Il était content, il était fier. C'était un virtuose. Un as.
La plupart de ses clientes l'adoraient. Je dois avouer que ce n'était pas mon cas. Je ne l'adorais pas, et ça l'ennervait un peu. Il y avait une sorte de défi entre nous, qui ne me plaisait nullement. Comme si on jouait a qui serait le plus fort, et que évidemment, ça ne pouvait être que lui. Un jeu comme ça n'est pas drôle à la fin.
Et puis il y avait le gros imbécile de chef de service. Le Roumain. Il se sentait obligé de vous sortir des grosses vannes bien lourdes pour vous remonter le moral. Dans un sens, c'était bonne volonté de sa part. C'était pour dédramatiser la situation, et pour faire comprendre aux femmes que c'est pas parce qu'on les a opérées d'un sein que la vie s'arrête. Non, la vie ne s'arrête pas, il y a toujours de gros imbéciles qui sortent des vannes ignobles avec un rire gras, c'est thérapeutique.
Et puis il y avait la medeçin chef de service, qui était très gentille. Mais finalement, c'est avec elle que je me suis disputée. Pour une histoire de rendez vous urgent reporté sans ménagement aux calendes grecques.
J'ai changé d'hopital, je suis allée à Paoli Calmette. C'etait beaucoup mieux organisé. Oui, c'etait mieux. Mais ce n'etait pas parfait. Le spécialiste qui me suivait etait complètement dans la lune. Il oubliait des trucs. Par contre, on ne pouvait rien lui dire, si on avait le malheur de faire une remarque, on se faisait jeter. J'avait parfois l'impression que mon cas ne le passionnait pas. Qu'il s'ennuyait. Qu'il se languissait de finir sa journée.
J'aime beaucoup votre texte, il est extrêmement parlant et touchant.