Tous les trois, ils étaient plus ou moins affalés sur la moquette. Il y avait Vincent, Jean Charles et Anick. Ils étaient répugants. Ca puait l'éther là dedans, y'avait de quoi vomir. Moi j'étais à côté, dans la cuisinne, en train de réviser mon partiel de math pour le lendemain. Ils me faisaient chier à la fin. Ils se défonçaient de plus en plus, et c'était de plus en plus trash. Et puis le week end ils allaient se faire refaire une petite santé chez papa et maman. Moi je restais là, à Tour, dans mon appart pourri, en compagnie de mes chers mathématiques.
Au debut, ils fumaient quoi ? Du shit. Passe encore, à part que je n'aimais pas ça. Mais je les aimaient, eux. J'aimais Vincent depuis longtemps, et Jean Charles aussi je l'aimais, bien que ce soit différent, et Annick aussi.C'étaient mes amis.
Il y avait eu la fois où Jean Charles était arrivé en pleine nuit chez nous, dans un état épouvantable après avoir pris un acide. On était là à lui tenir la main et à lui passer un gant sur le visage, en espèrant que ça passe, et à deux doigts d'appeler les pompiers. Il y avait eu des fois où on s'était bien amusé ensembles aussi, à faire des virées de fous, la nuit, à délirer comme des malades. Et puis ça faisait mille ans qu'on se connaissaient, depuis le debut du lycée, mille ans d'enfance et d'adolescence partagée.
Mais là, quand j'ai ouvert la porte de la chambre, et qu'ils étaient tous les trois, les yeux vitreux, en train de ramper, et Anick a rampé vers moi avec la bouteille d'éther, et je me rappellerai toujours son expression quand elle a tendu la bouteille vers moi en disant « tu en veux ? », ça m'a dégouté profondemment, je leur en ai voulu violemment, cette fois là je ne pourrai plus leur pardonner ça. Tout le reste je me disais que j'étais peut être un peu trop puritaine, qu'il fallait bien que jeunesse se passe, que je les aimais, que c'était mes potes, mais en fait c'était pas mes potes, c'était les potes à la bouteille d'éther, et moi j'étais seule.Qu'est ce que je foutais là ?
C'était bien parce qu'on fond j'étais seule que je passais mes week end dans cet appartement à la moquette rouge sang, avec le matelas par terre à même le sol, et les murs que j'avais décoré en découpant des photos dans un journal, des photos invraissemblablement laides et déprimantes. Je mangeais au restaurant universitaire, mais j'avais encore faim, et comme je ne savais pas faire la cuisinne, je mangeais d'énormes ventrées de Quaquer Oats, ce qui me donnait mal à l'estomac.
Qu'est ce que je savais faire à l'époque à par mes études ? Rien. J'étais perdue, plus rien n'avais de sens, il fallait juste que je m'en aille d'ici, je ne pouvais plus rester avec eux, je ne pouvais pas non plus retourner chez mes parents.
C'est comme ça que je me suis retrouvée dans une improbable aventure de théâtre école, à Lyon. Pourquoi le théâtre ? Pour rien. Pourquoi pas n'importe quoi ? Je pensais que malgré tout, ça devrait être plus marrant que de réviser des partiels de mathématiques avec juste à côté une bande de gus en train de se défoncer à l'ether. C'est vrai, l'un dans l'autre, ça valait quand même nettement mieux. Dans la vie, faut quand même pas être trop mazo.
Rude sortie du cocon familial.Il fallait de la force pour s'en tirer! La flèche de ta vie devait continuer sa course.